C’était pas ma guerre

Les cris, les larmes, l’angoisse…
Je me réveille brusquement la nuit, le visage trempé, un hurlement silencieux coincé dans la gorge. Tout mon corps est tendu, en sueur, tremblant. J’ai peur. Les souvenirs me hantent. Je veux oublier, sans y parvenir. C’est ancré dans ma chair, dans mes os…
Je n’ose pas me rendormir. Seul dans la nuit, je crois entendre le bruit des hélicos. Je prends ma tête entre mes mains. Ça n’aurait pas dû se passer comme ça… Après tout, c’était juste une sortie au resto en famille. Rien de plus. Un dimanche comme un autre…

Dimanche – 12.10 – Début des opérations

La Colonelle m’annonce qu’on pourrait emmener les enfants déjeuner à l’Hippo, bonne idée non, qu’est-ce que tu en dis chéri ?

J’ai vu trop d’hommes tomber au combat pour me méprendre : c’est une question purement rhétorique. L’État-major a déjà pris sa décision. Fais ton paquetage, soldat, et monte dans le camion.

Le brief est simple : l’enfant numéro 1 (8 ans) est morte de faim après la piscine. L’enfant numéro 2 (3 ans) n’a bu qu’un bibi depuis 8.00. L’opération « steak-frites » devra être rapide et se faire dans la discrétion. Des questions ? Pas de questions dans la troupe. Les hommes en ont vu d’autres. Ils tiendront. Il le faut.

12.32 – Début des emmerdes

On vient à peine de franchir la porte du resto que Numéro 2 a envie de faire pipi.

En plein apprentissage de la propreté et sans couches depuis 10 jours, Numéro 2 est un paquet de Semtex sur pattes. Les nerfs des équipes de déminage sont mis à rude épreuve au quotidien. La Colonelle me désigne comme volontaire pour la mission. Je salue et j’emmène la petite avec d’infinies précautions vers la zone de délestage. Une fois installée sur le trône, elle me lance un sourire radieux et annonce « ayé fini » sans avoir strictement rien fait. Elle repart en courant dans les couloirs. Je reste calme. Pour le moment.

12.37 – Installation

Assis à table, une évidence affreuse s’impose à nous : la mission est très mal préparée. Nous n’avons absolument rien pris pour faire patienter les filles. Pas de coloriage, pas de jouet, pas de livre, pas d’Uzi, rien, que dalle. On est à poil en milieu hostile avec notre arthrite et nos couteaux. On va droit à la catastrophe.

Le personnel indigène local aggrave la situation en nous distribuant des « kits enfants » piégés : des coloriages sans crayons, un bébé phoque en mousse qui colle aux doigts, et des bonbons ostensiblement distribués en début de repas. De vraies armes de propagande pour envenimer le conflit. Bande de fumiers…

Numéro 1 argumente pour aller à la supérette voisine acheter une boite de 5 000 feutres. Profitant de la confusion parentale, Numéro 2 a dépiauté un bonbon et a commencé à en manger le papier. Je le lui retire de la bouche et me fais mordre l’index. La tension monte.

12.45 – La commande

On distribue les menus aux filles dans l’espoir de les tenir occupées. Ça fonctionne partiellement : Numéro 2 est maintenant très occupée à me marteler le crâne avec le menu pendant que nous essayons de passer commande auprès d’un personnel local partagé entre l’hilarité et la commisération.

La Colonelle a d’ailleurs décidé de se mettre ledit personnel à dos en lui faisant subir un interrogatoire sur la « pièce du boucher », afin de connaître l’origine de la viande, sa localisation précise dans l’animal, la méthode de préparation, la marque des ustensiles utilisés, le prénom de la bête et le casier judiciaire de la grand-mère du chef…
Elle finit par commander une salade. Le sourire crispé du personnel ne laisse aucun doute sur le fait qu’ils vont uriner dedans.

Pour ma part, je ne sais pas ce que j’ai commandé, Numéro 2 ayant urgemment eu envie d’aller aux WC. Pour rien.

12.50 – Arrivée des boissons

Avant même de comprendre ce qui nous arrive, les filles sont maintenant armées de deux verres de calibre 12, chargés au jus de pomme, qu’elles manipulent avec une insouciance terrifiante. Le coup pourrait partir à n’importe quel moment.

Tous mes muscles sont tendus à leur paroxysme. Un frisson glacé parcourt mon échine. Les verres virevoltent dans les airs, en une sorte de ballet macabre hypnotisant, le liquide s’approchant davantage du bord à chaque nouveau va-et-vient. Je n’ose pas quitter les verres des yeux. Je sais – JE SAIS – que si un seul verre échappe à ma surveillance, il va immanquablement se renverser. Je ne cligne plus des paupières. Je ne respire plus.

Je ne réalise pas encore que je commets une erreur stratégique de grande envergure.

13.00 – Arrivée des plats

Les événements s’enchainent avec une régularité cruelle. Alors que les assiettes sont à peine déposées sur la table, Numéro 1 se précipite sur ses frites comme si c’était les dernières de la planète. Le mouvement de son bras se décompose au ralenti dans mon esprit. Le temps est suspendu, les sons me parviennent étouffés. Tandis que sa main se projette brutalement vers l’avant, je remarque la petite bouteille de jus de pommes encore à moitié pleine, décapsulée, sortie de mon esprit, qui attendait patiemment sur la table l’heure à laquelle elle rencontrerait son funeste destin…

C’est presque avec fatalité que je regarde le liquide se répandre dans l’assiette de Numéro 2, inondant les frites, imbibant la viande. Je reviens brusquement à la réalité, retrouvant mes sens au moment même où Numéro 2 commence à émettre des pleurs dont l’intensité monte graduellement vers l’insoutenable. Trois tables plus loin, un couple de retraités vietnamiens se jette sous la banquette en cuir, croyant entendre la sirène annonciatrice d’un bombardement au napalm.

Je demande au personnel de nous amener une assiette propre et de m’achever d’une balle dans la nuque. Ces tortionnaires préfèrent faire durer le plaisir. J’emmène Numéro 2 aux WC pour cacher mes larmes.

13.10 – Une lueur d’espoir

Après avoir bu 2 cl de jus de pommes, Numéro 2 consent à évacuer environ 4,5 l de pipi. Enfin une bonne nouvelle. La survie devient envisageable.

13.15 – Feu à volonté

La Colonelle et moi passons les minutes suivantes sous les tirs d’artillerie ennemis. En bons habitués des bivouacs de fortune dans la jungle, nous sommes heureusement capables d’ingérer notre nourriture sans la mâcher. Gain de temps précieux. On passe en mode survie.

Pendant que Numéro 1 cherche à vider la salière dans son assiette, Numéro 2 se lève de sa chaise entre chaque frite pour aller visiter les tables voisines, parler aux gens, goûter leurs plats, fouiller dans leurs sacs, et essayer de choper un couteau quelque part au passage. Au four et au moulin, j’ignore totalement ce que je mange. Je complimente le personnel sur la qualité du poulet. On me répond que c’est du faux-filet.

13.45 – Cessez le feu

Le dessert des filles est presque anecdotique : des glaces au chocolat généreusement tartinées sur le visage, répandues sur la table et saupoudrées sur les vêtements. À ce stade, on est au-delà de la honte. Il n’y a plus que de la lassitude, et l’espoir de s’en sortir, peut-être, si les renforts amènent enfin l’addition…

Un dernier regard en arrière au moment de partir. Le champ de bataille témoigne de la violence des affrontements : des feuilles de salade éparpillées dans un rayon de deux mètres, des coloriages démembrés, des serviettes en papier maculées de ketchup, ou peut-être de sang, je ne sais plus, tout est flou… Sous la table, quelques cadavres de frites gisent dans une flaque de jus de pomme, froids, anonymes. D’où venaient-elles ? Avaient-elles un nom, une famille ? Nul ne le sait. Nul ne s’en préoccupe.

Le personnel nous demande si on ne veut pas prendre un petit café avant de partir. Je retiens la Colonelle de leur trancher la jugulaire avec sa Visa Premier.

Publié par Big Papa

Papa geek, metalhead, bibliophage... À tour de rôle.

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