Trotro décrypté

Trotro décrypté #27 : Trotro et le poisson

Les plus anciens d’entre vous s’en souviennent : Trotro est une série qui n’hésite pas à aborder des thématiques sensibles comme la crise du logement en hiver, la maltraitance envers les animaux, les rouages du jeu de la séduction avant la puberté, ou encore la perte du doudou un lendemain de cuite. Une démarche engagée, donc. Max et Lili n’ont qu’à bien se tenir.

L’épisode du jour poursuit dans cette voie en traitant – avec légèreté néanmoins – de la douloureuse question de l’alimentation. Une source inépuisable d’humour, mais également d’inquiétudes pour des parents trop souvent démunis face à un enfant qui rechigne à se nourrir correctement. Rien de neuf dans tout ceci, le phénomène est aussi vieux que le monde ; il a d’ailleurs été immortalisé en 1967 dans un Dingodossier d’anthologie signé par les regrettés Maîtres Goscinny et Gotlib.

Notez comme la figure paternelle y est déjà représentée via le combo fauteuil-journal. Comme quoi, chez Trotro, on connait ses classiques.

En l’espèce, ce n’est un secret pour personne : si notre jeune héros raffole de tout ce qui est légumes, il a un peu plus de mal avec le poisson. Vous me direz que pour un âne, ça n’a rien de choquant. Et vous auriez raison. Mais si vous commencez à m’interrompre toutes les deux minutes, on ne va pas avancer dans l’histoire.

Mettons les choses au clair tout de suite : en tant que géniteur, je suis d’une impatience sans nom lorsque les repas se passent mal à la maison. Surtout le repas du soir, que chacun sait être le plus fatigant quand les enfants s’y mettent. Dans ces cas-là, je deviens contrariété, je suis lassitude, je suis même violence verbale.

Mais là, il faut bien accorder à Trotro des circonstances atténuantes majeures. Sérieux, vous avez vu le contexte ? Posons-nous 2 minutes et dites-moi que ce n’est pas le repas le plus triste du monde :

1. L’enfant mange seul

Déjà, Trotro est seul à table. Voire dans la pièce, puisque Maman est hors-champ et n’apparaît que de façon occasionnelle. Pour un enfant de cet âge, manger seul, c’est la tristitude absolue. Et même pour un adulte. Honnêtement, quand vous mangez en solo, vous vous installez à table en fixant le mur ? Non, hein ? Vous mettez la TV, vous prenez un magazine, un bouquin, un… Comment ? Un Marc Lévy ? Foutez-moi le camp.

Manger, par définition, ce doit être un moment de partage. C’est l’un des actes fondamentaux communs à l’ensemble de l’Humanité, excusez-moi du peu. Se retrouver seul à table, c’est un peu être exclu, banni de la société. Surtout quand on est un enfant et que la table elle-même a des allures de châtiment corporel.

2. Cette table, c’est la misère

Il faut bien le reconnaître : on a ici affaire au fond du panier des tables de salon. Il n’y a pas de nappe, pas de corbeille de fruits, même pas une pauvre fleur dans un vase. La serviette n’a pas de rond, le gosse est forcé de s’asseoir sur un tabouret pouilleux sans dossier, et mêmes les couverts sont disposés à l’envers.

Bref c’est la misère. On a vu des tables plus accueillantes en milieu carcéral.

Même que la bouffe y était meilleure.

3. Oui, tiens, QUI a décidé du menu ?

Un poisson. Voilà. Probablement cru. Entier. Avec la tête, les yeux, la queue, les écailles, les arêtes…

Et jeté directement dans l’assiette depuis la poêle, hein. Pas de chichis entre nous. Et tant qu’à faire, inutile de venir réclamer un petit verre d’eau ou un bout de pain pour faire passer le truc… Non, ce sera à la dure, en mode Gollum. #JuicyFish

Des fois, Maman, on se demande si elle ne cherche pas un peu à casser l’ambiance…

4. En plus, les huissiers ont tout pris dans la cabane

Nous étions habitués : à chaque épisode, la maison de la famille Trotro est frappée du dénuement le plus total. Le mobilier se fait souvent discret, et c’est bien le diable s’il y a un pauvre cadre au mur qui s’est perdu entre deux faux raccords.

En l’espèce, la tendance se confirme au plus haut point : pas UN élément de décoration nulle part. Pas de frigo, pas de cuisinière, pas un meuble pour donner le change. C’est la crise au département design d’intérieur. On va pas se faire chier à dessiner du décor quand on peut se contenter d’un magnifique fond uni.

Un évier, une éponge… C’est tout ce que le fisc leur a laissé. Mais Maman garde le moral malgré tout.

Premier de corvée

Devant ce constat, on reprochera moins à Trotro de chercher tous les subterfuges possibles pour couper court à la corvée et en arriver plus vite au dessert. Une démarche bien légitime quoique rendue complexe par le manque de décor et donc de cachettes. Heureusement que Maman se fait rouler comme une noob et ne se méfie absolument pas devant une assiette restituée vierge de tout résidu, des couverts propres comme au premier jour, et une serviette qui sent la sardine…

C’est donc l’esprit tranquille et libéré de toutes ces contraintes ridicules – telles que se nourrir correctement et rester en bonne santé – que notre âne peut se diriger vers des activités bien plus ludiques avec ses copines. La fin de l’épisode est carrément anecdotique, le poisson se contentant d’y faire une réapparition en forme de gag de conclusion, histoire de jeter un peu de légèreté sur tous ces sujets que les adultes ont tendance à traiter avec une gravité exagérée.

A propos de gravité : ça, ce n’est pas « regarder en l’air », les jeunes, ça s’appelle « se briser la nuque »…

L’analyse du Papa

Bon, moi, dédramatiser le repas, je suis assez pour. Le début de l’épisode est choupi et plein d’humour, et j’ai souvenir de ma grande fille riant tant et plus devant les efforts désespérés de Trotro pour faire disparaître la preuve compromettante sous son assiette ou sa serviette. Après tout, un brin d’insouciance ne fait jamais de mal.

Néanmoins, comme souvent chez Trotro, l’insouciance se présente en mode permissivité totale et impunité à tous les étages. Et aucun message sous-jacent sur l’importance d’une alimentation saine et équilibrée… Naaan, c’est vazy maggle, planque ton repas dans la plante verte, goinfre-toi ton gâteau au chocolat et va cueillir le jour avec tes cop’s.

C’est là qu’on remarque que mine de rien, la série va doucement sur ses 15 ans, et qu’elle avait encore 3 ans d’avance sur l’insertion obligatoire des messages de santé publique du style Évite de grignoter entre les repas, Mange 5 fruits et légumes par jour, ou Bouge régulièrement ton cul au lieu de glander devant Hanouna (de santé publique, on vous dit).

A ce niveau-là, autant que Trotro se fasse péter une clope et un verre de rosé, on est plus à ça près.

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4 réflexions sur “Trotro décrypté #27 : Trotro et le poisson

  1. Un retour qui fait du bien ! J’applaudis des deux mains, même si dans cette brillante analyse tu as encore oublié de parler de la perspective aléatoire de cet univers étrange et fascinant… 🙂

  2. Je cherchais un put@!# de coloriage Trotro quand je suis tombée par hasard sur ce blog… Les analyses sont d’une justesse (je fais les mêmes constats après chaque épisode). Bravo ! C’est original, décalé et très drôle ! À quand le prochain article ?

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